Peter Jackson : part. I

Peter le Hobbit

Peter le Hobbit

COMMENT DEVIENT-ON UN RÉALISATEUR MUTI-OSCARISÉ AU SUCCÈS PUBLIC INDÉFECTIBLE QUAND ON EST GRAS DU BIDE, POILU ET NÉO-ZÉLANDAIS ? RETOUR SUR LE PARCOURS ATYPIQUE DE PETER JACKSON, UN CINÉASTE DE DESTINÉE.

La Nouvelle-Zélande est un pays d’Océanie constitué de deux îles (North Island et South Island) ainsi que de nombreux petits archipels. Cet état isolé et distant de plus de 2000 kilomètres de l’Australie est connu dans le monde pour trois spécificités bien distinctes : son équipe de rugby nationale, les All Blacks et leur danse rituelle du haka, mais aussi pour le kiwi, ce petit oiseau d’une rareté extrême, symbole du pays. Enfin, la Nouvelle-Zélande a acquit une fréquentation touristique exceptionnelle, célèbre tout autour du globe car elle sert de décor à la plus grande saga d’heroic fantasy jamais vue au cinéma : Le Seigneurs des anneaux, trilogie mythique qui a marqué l’Histoire du cinéma ainsi qu’une entière génération de spectateurs. Son réalisateur, Peter Jackson, n’était pourtant pas le choix le plus évident pour adapter cette immense épopée.

L’art du mauvais goût

Alors âgé de 8 ans, le jeune Peter Jackson voit un ami de ses parents leur offrir une caméra Super 8. Evidemment, le jeune homme saura comment en faire une utilisation plus inspirée que la seule confection de films de vacances : grand adepte, malgré son jeune âge, des trucages de cinéma et plus précisément du travail de Ray Harryhausen, fameux concepteur d’effets spéciaux originaux (on lui doit par exemple la très célèbre bataille de squelettes dans Jason et les argonautes, qui lui demandera 4 mois de travail pour finaliser seulement 3 minutes de film), il commence a expérimenter l’image enregistrée. L’année suivante, Jackson découvre le réjouissant film fantastique du studio RKO, King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Frappé par la vision du monstre animé en image par image, le jeune néo-zélandais le sait désormais : il sera réalisateur. A l’aube des années 70, il parvient a recréer la scène finale de l’Empire State Building dans son jardin, à grand renfort de jouets et de maquettes. Durant les années qui suivront, Jackson se consacre à la réalisation de courts métrages particulièrement ambitieux et décalés, preuve d’un amour immodéré pour la pellicule et le cinéma populaire, jusqu’à ce qu’au milieu des années 80, il récolte les fonds suffisants (30 000 dollars néo-zélandais) pour financer son premier long métrage, Bad Taste (dont le titre québécois est, pour l’anecdote, Dans l’cul).

Une bonne cuillerée de cerveau pour papa...

Une bonne cuillerée de cerveau pour papa…

C’est ainsi qu’avec l’aide de quelques collègues de bureau et amis, Peter Jackson tourne pendant plus de quatre ans, au sein de son village natal de la côte sud de North Island, le film qui le propulsera au rang de réalisateur culte et de premier illuminé du gore cheap de série Z, genre plus connu sous le nom de splatterBad Taste (ou Dans l’cul, donc) raconte la croisade d’une bande de paramilitaires qui tentent d’empêcher une invasion d’extraterrestres venus sur Terre pour capturer des humains, ces derniers représentant l’ingrédient principal d’une chaîne de fast-food intergalactique. Complètement barré, le synopsis du film est prétexte à une déferlante de scènes comiques et/ou gore où se mêlent démembrements absurdes, explosions sanguinolentes et effets spéciaux kitch d’un goût plus que douteux. Pour obtenir un tel résultat, Jackson a fait appel à un professionnel du genre, Tom Savini, plus connu pour son rôle en 1996 de Sex Machine dans Une nuit en enfer de Robert Rodriguez (sur un scénario de Quentin Tarantino). Savini, habitué des films d’horreur, a travaillé à maintes reprise avec George Romero, le maître et inventeur incontesté du zombie-movie, et c’est avec grand joie que Jackson laisse à son nouvel ami le soin de planifier tout ce joli carnage sanguinolent. Les masques utilisés sur les aliens ont tous soigneusement été cuits dans le four de la mère du réalisateur. C’est pendant la production de ce pari de cinéma que Jackson va rencontrer celle qui partagera sa vie et qui signera avec lui les scénarii de ses futurs films : Frances Walsh (Fran, pour les intimes). Mais plus qu’un grand délire gore entre copains, Bad Taste va marquer une génération entière et ouvrir les porte du cinéma à Peter Jackson, notamment au travers de la dimension culte que prendra le film à sa sortie en 1987, devenant un véritable chef d’œuvre pour les fans du genre.

"Défends-toi Sex Machine !"

« Défends-toi Sex Machine ! »

Allez savoir pourquoi cette épave obsède tant Peter Jackson

Allez savoir pourquoi cette épave obsède tant Peter Jackson

Malgré son côté « film d’école », Bad Taste en impose par sa cohérence et ses clins d’œil à la culture populaire. Ainsi, une scène montée avec brio permet à Peter Jackson de réaliser un combat entre deux personnages qu’il incarne lui-même. On se retrouve donc face à un combat entre deux personnages interprétés tout deux par le réalisateur du film en personne. Une prouesse ! De même, le nom de la ville attaquée par les aliens est Kaihoro, qui signifie grossièrement « fast-food » en Māori, faisant directement référence au plan des extraterrestre, enlevant les humains pour les mettre au menu de leur restaurant. C’est aussi la première apparition de la fameuse Morris Minor, cette vieille voiture économique britannique, que Jackson s’amuse à placer autant de fois que possible dans ses films. Enfin, le film restera dans les annales du grotesque pour sa scène d’explosion de mouton : un détail noyé dans l’immensité des effets de manches absurdes du film, mais qui restera dans la mémoire des amateur du genre comme la création d’une nouvelle mode, le « rocket-sheep« , réutilisée de nombreuses fois dans les jeux-vidéos par exemple (World of Warcraft et Worms entre autres). Contre toute attente et à la surprise de Peter Jackson, Bad Taste sera présenté au marché international du film pendant le festival de Cannes, titillant la curiosité des fans de cinéma fantastique déviants et des appréciateurs d’humour extrême.

Mis à part ce mouton, aucun animal n'a été maltraité durant le tournage

Mis à part ce mouton, aucun animal n’a été maltraité durant le tournage

Elles auraient pu être tellement mignonnes ces bestioles...

Elles auraient pu être tellement mignonnes ces bestioles…

Un lézard lanceur de couteau en manque de came. Devinez comment ça va se finir !

Un lézard lanceur de couteau en manque de came. Devinez comment ça va se finir !

Bad Taste est la première réalisation « profesionnelle » de Peter Jackson, mais aussi sa première production avec sa société, WingNut, avec laquelle il produira chacun des ses films suivants sans exception. Il officialise également une entreprise d’effets spéciaux, Weta Workshop, fondée et dirigée par son proche ami Richard Taylor, et spécialisée dans la confection de maquettes, maquillages, costumes… Désirant rapidement tourner un nouveau film qui donnera ses lettres de noblesse au genre gore, Peter Jackson cherche des investissements, mais se retrouve confronté à un refus catégorique. Son Braindead ne verra pas le jour. Dépité, il enchaîne rapidement en 1989 avec un nouveau coup de pied dans la fourmilière : Les Feebles (qu’il écrit avec sa femme Fran) présente une troupe de cabaret proche des Muppets, avec le même genre de marionnettes inspirées par le travail de Jim Henson (Sesame StreetDark Crystal). Néanmoins, ces marionnettes ne sont pas là pour amuser la galerie ou dispenser un quelconque message positif. Parmi les membres de la troupe, on trouve un  producteur morse accro au sexe et à la cocaïne, une star boulimique et adepte de sadomasochisme filmé, une mouche scatophile et sacrément fouille-merde, un lapin sidaïque (j’en passe et des pires)… Les affiches promotionnelles du films mentionnaient : « Par les créateurs de Bad Taste (« mauvais goût »), ceci est un film sans aucun goût ! » (From the creators of Bad Taste, comes a film with no taste at all !) Véritable critique acerbe et trash de l’industrie du spectacle, Peter Jackson se venge méchamment du mauvais coup de ses producteurs, et en rajoute pour son propre plaisir : au programme, une chanson sur la sodomie sobrement intitulée… Sodomy, du caca, du vomi, du pipi, également, beaucoup de drogues diverses et variées, et un final détonnant qui rappelle à la fois celui d’Inglorious Basterds et celui du futur King Kong de Jackson, le spectacle finissant par s’en prendre à ses spectateurs (on y reviendra plus tard). Dérangeant et malsain, le film est un bide commercial mais connaîtra un regain de popularité plus de dix ans après sa sortie (le succès du Seigneur des Anneaux y est pour beaucoup), les critiques se penchant à nouveau sur le cas Feebles, concluant que malgré son insupportable spectacle, le film reste essentiel et fascine par sa violence et son horreur.

La meilleure solution contre l'infection

La meilleure solution contre l’infection

Le singe-rat de Sumatra, animé en image par image

Le singe-rat de Sumatra, animé en image par image

Avant de lancer le liquide d'embaumement, vérifiez les fuites

Avant de lancer le liquide d’embaumement, vérifiez les fuites

Mais le véritable coup de maître de Peter Jackson réside dans son troisième long métrage, refusé par les producteurs quelques années auparavant. Jackson veut absolument réaliser le film le plus gore et sanguinolent de tout les temps, ayant montré par le passé qu’il était capable de tout filmer, peu importe le degré d’irrévérence qu’il imposera à son spectateur. Car en effet, avec Les Feebles, le néo-zélandais a prouvé qu’il pouvait être choquant au travers de ce qu’il montre mais aussi par le propos de ses films. C’est décidé, sa prochaine œuvre ne respectera rien ni personne. Une nouvelle fois, Peter Jackson tourne sur sa terre natale néo-zélandaise son nouveau film à l’aube des années 90, Braindead, histoire d’un jeune homme célibataire devant gérer sa mère castratrice, même après qu’elle se soit fait mordre par un singe-rat de Sumatra, morsure qui la transforme petit à petit en zombie. L’histoire, encore une fois, n’est qu’un immense prétexte sans cesse reconduit pour empiler des scènes ridiculement gore et sanguinolentes. Le budget plus élevé que pour ses premiers films permet à Peter Jackson de se lancer dans des délires excessivement poussés, appuyés par des trucages qui, s’ils conservent leur esthétique résolument kitch, n’en restent pas moins efficaces quand il s’agit de faire grimacer ou rire (ou les deux à la fois) le spectateur. Parmi ces petits plaisirs, on peut noter la déferlante de créatures animées en image par image, système qu’affectionne Peter Jackson depuis sa plus tendre enfance et son visionnage du premier King Kong, son film de référence, ainsi que l’utilisation récurrente de fluides de toute sorte, joyeusement expulsés par à peu près tout les orifices des zombies. Car oui, zombies il y a.

Un prêtre et une nonne zombies, de quoi faire démissionner un pape

Un prêtre et une nonne zombies, de quoi faire démissionner un pape

Summum de l'horreur, un avorton zombie... On atteint le point Godwin

Summum de l’horreur, un avorton zombie… On atteint le point Godwin

Le final repousse les limites de l'immondice

Le final repousse les limites de l’immondice

Alors que la mère acariâtre se change en créature en putréfaction, le jeune homme, qui vit une histoire d’amour naissante, ne peut se résoudre à achever sa pauvre mère et la cache dans le sous-sol, ainsi que toutes les personnes que les dommages collatéraux de la morsure du singe-rat de Sumatra a touché. On retrouve donc le jeune Lionel et sa dulcinée dans une gigantesque maison au sous-sol infesté de zombies. Ô joie ! L’occasion pour Jackson de multiplier les gags grand-guignolesques, qu’ils soient dégoûtants et gore ou irrévérencieux et choquants. Ainsi, nourrir un zombie dont la gorge est tranchée s’avère plus compliqué que prévu (la nourriture ressortant évidement par le trou en une bouillie peu ragoûtante), et enfermer un prêtre zombie avec une nonne zombie ne les empêchera pas de copuler entre eux et de donner naissance au fruit pourri d’une union interdite : un enfant mort né plus terrifiant et surexcité qu’un gremlins sous stéroïdes ! L’affreux Peter Jackson repousse toutes les limites dans ce monument de la série B, dégommant à tour de rôle les institutions intouchables telles que la famille, la religion… Bien évidemment, le néo-zélandais garde le carnage ultime pour la fin du film. La moitié de la ville est réunie dans la grande maison pour un bal, jusqu’au moment où les zombies s’échappent. C’est alors la course à la survie, les morceaux de chair volent, le sang gicle de partout et on ne compte plus les morts de plus en plus absurdes. Tout ce joli monde fini en une sympathique pâtée sanglante, des milliers de litres d’hémoglobine répandus sur chaque parcelle de décor. Jackson l’a fait : le film le plus gore de tout l’histoire du cinéma ! Il est temps pour lui de passer à tout autre chose.

Celui qui a acheté des pop-corn pour le film a laissé le pot intact

Celui qui a acheté des pop-corn pour le film a laissé le pot intact

Un virage serré

Dur de se faire sa place dans le métier quand on a pour filmographie trois films dont un spectacle de marionnettes anticonformiste à l’extrême et le long-métrage le plus gore qui aie jamais été réalisé. C’est néanmoins à partir de cette base là que Peter Jackson va se faire un nom à Hollywood. A la tête de sa propre boîte de production (WingNut) associée au studio d’effet spéciaux de Weta Workshop (WETA est un acronyme de Wingnut Entertainment Technical Allusions) et sa toute nouvelle branche d’effet numériques, Weta Digital, il prépare un scénario radicalement différent de ses premiers films, inspiré d’un fait divers qui a secoué la Nouvelle-Zélande dans les années 50, et qui continue d’obséder Fran Walsh. Ils écriront une nouvelle fois le film ensemble. Créatures célestes (Heavenly Creatures) retrace l’histoire d’amitié de deux jeunes filles, Pauline Parker et Juliet Hulme, interprétées respectivement par Melanie Lynskey et Kate Winslet (apparaissant à l’écran pour la première fois), qui en 1954, assassineront froidement la mère de Pauline. Liées par une amitié rare, les deux jeunes filles se réfugiaient dans un monde imaginaires qu’elles se fabriquaient de toute pièce, et finirent par devenir très proches l’une de l’autre, de manière si particulière que leurs parents tentèrent de les séparer. Pour écrire le scénario, Peter Jackson s’est procuré le journal intime de Pauline dans lequel elle détaille sa relation avec son amie Juliet, jusqu’aux raisons qui ont poussé les jeunes filles à assassiner la mère. Les passages en voix-off de Pauline sont exclusivement tirés du journal. A sa sortie en 1994, le film sera nominé pour l’Oscar du meilleur scénario, remporté cette année-là par Pulp Fiction.28930d_5b79676251e966dd4d7e110f925d8e31

Trois ans plus tard, c'est un autre bateau qui rendra Kate Winslet mondialement célèbre

Trois ans plus tard, c’est un autre bateau qui rendra Kate Winslet mondialement célèbre

La monde réel tranche nettement avec l'imaginaire fleurissant des deux amies

La monde réel tranche nettement avec l’imaginaire fleurissant des deux amies

Le film est tourné sur les lieux de l’évènement, à Christchurch en Nouvelle-Zélande. Plutôt complexe, la trame du film oscille entre la réalité et le monde fictif que s’inventent les jeunes filles, monde fantastique et extrêmement détaillé où elles se réfugient. Tout commence par un petit documentaire sur la tranquillité de la petite ville, qui plante le décor en introduisant l’école pour fille où les deux amies font leur rencontre. Soudain, des cris déchirent l’espace, tandis que Pauline et Juliet courent à travers les bois, couvertes de sang. Le meurtre vient de survenir. Leur course est entrecoupée de fragments de fiction dans lesquels elles courent sur le pont d’un bateau en riant.

Les équipes de Weta Workshop se sont lâchées sur les séquences oniriques

Les équipes de Weta Workshop et Weta Digital se sont lâchées sur les séquences oniriques

Orson Welles et une grosse dose de flippe

Orson Welles et une grosse dose de flippe

D’entrée, le film mélange les réalités, le montage alterné fondant l’acte inhumain des deux amies (dont on ne sait encore rien) avec les rêves émerveillés de leur imaginaire. Tout au long du film, des interventions de « l’autre monde » fictif apparaissent, de plus en plus présentes et poussées. Les idées, les goûts, les fantasmes des jeunes filles sont transposés dans cet imaginaire immense qu’elles ont en commun et qui les lie encore plus. Parmi leurs fantasmes les plus fous, elles ont un monde à elles, Borovnia, peuplé de créatures en argiles, faisant référence aux figurines qu’elles se fabriquent. Elles ne partagent pas le même avis sur Orson Welles, que Juliet considère comme l’homme le plus vil et répugnant qui soit. Une scène surnaturelle les voit harcelées par un Welles plus vrai que nature, apparaissant de manière cartoonesque leur tirant des cris d’effroi. D’un autre côté, le propos très lourd du film est conduit avec douceur, et on se prend vite d’affection pour le duo inséparable. Certes, cela n’explique pas entièrement leur geste meurtrier, mais on peut au moins en comprendre les motivations et la façon dont il a pu se concrétiser.

Bon, là c'est clair qu'elles sont pas nettes

Bon, là c’est clair qu’elles sont pas nettes

"For ever... and ever... and ever"

« For ever… and ever… and ever »

Le drame est mis en abîme par le prisme de l'imaginaire

Le drame est mis en abîme par le prisme de l’imaginaire

La violence du meurtre est insoutenable

La violence du meurtre est insoutenable

La scène finale qui montre le meurtre installe un suspense quasiment insupportable, et l’acte en lui même est difficile à soutenir du regard. Il est introduit par une image qui fait appel à l’inconscient collectif de l’importe quel cinéphile : les deux amies se tiennent la main, dans leur robe de jeunes filles, les yeux sombres et une moue terrifiante sur le visage. Impossible de na pas penser aux deux sœurs jumelles maléfiques qui hantent les couloirs de l’Overlook Hotel dans Shining. L’arme du crime est un sac à main lesté d’une brique, sac auquel touche la victime sans même savoir que ce sera l’instrument de sa mort. La mère de Pauline cuisine, tranquillement, et malgré la tension avec sa fille, elle se comporte de la manière la plus innocente qui soit, le visage serein. On commence à réellement redouter le moment de l’exécution, ne désirant absolument pas assister à cette mise à mort perpétrée par deux personnages qui nous sont désormais sympathiques et dont la victime ne mérite aucunement le sort qui lui est réservé. Néanmoins, le moment fatidique approche. A tout moment, la mort peut survenir. C’est pendant une balade dans les bois avec la mère que les deux filles mettent leur plan à exécution. A nouveau, faisant écho à la séquence d’introduction, les images de la réalité très crue du meurtre et les interventions imaginaires des jeunes filles sur le bateau se mêlent par le montage. La cruauté du crime n’en est pas moins adoucie, Jackson n’épargnant ni l’horreur ni la violence de l’acte aux yeux du spectateur. C’est sur l’acte abominable que s’achève Créatures célestes. Des cartons nous en apprennent un peu plus sur les conséquences de l’acte : les jeunes filles passeront cinq ans en prison (grâce à leur jeune âge) et devront rester séparées jusqu’à la fin de leur existence. Le film remporte le Lion d’argent à la Mostra de Venise et de nombreuses autres récompenses de par le monde. Peter Jackson entre véritablement sur la scène internationale. Il va en profiter pour monter un canular plutôt osé aux conséquences inattendues.

Comment ne pas se laisser duper par ce carton très officiel...

Comment ne pas se laisser duper par ce carton très officiel…

...et cette tête de parfait embobineur

…et cette tête de parfait embobineur ?

Qui êtes-vous pour contredire ce gars-là ?

Qui êtes-vous pour contredire ce gars-là ?

Forgotten Silver est la grosse blague de Peter Jackson. Présenté comme un documentaire très sérieux sur un réalisateur néo-zélandais oublié, Colin McKenzie, il raconte l’histoire de cette homme qui aurait supposément inventé tour à tour la pellicule, le gros plan, le travelling, le film sonore, le film coloré… Evidemment, rien de tout cela n’est vrai et le personnage de McKenzie a été inventé de toute pièce par Peter Jackson, qui s’amuse d’ailleurs comme un petit fou à tourner des petites séquences dans le style des premiers films. Co-réalisé par Costa Botes (qui supervise les images documentaires), Forgotten Silver présente de nombreuses images en « find-footage » (toutes fausses et tournées pour l’occasion par Jackson) ainsi que des interviews qui semblent très sérieuses au premier abord, présentant entre autres l’acteur néo-zélandais Sam Neill (Jurassic Park) ou encore Harvey Weinstein, immense producteur hollywoodien. Difficile de dénigrer les propos d’une sommité comme Weinstein. Le documentaire sera diffusé sur la chaîne TV ONE, présenté comme un film tout à fait sérieux. C’est le réalisateur lui-même qui avouera que le film n’est qu’un gigantesque canular, s’exposant aux critiques et aux menaces les plus virulentes de la profession, certains professionnels du cinéma s’étant compromis en avouant connaître l’existence de Colin McKenzie ! Rarement farce n’a aussi bien fonctionné.

Un maquette de l'équipe de Richard Taylor. On s'y croirait !

Un maquette de l’équipe de Richard Taylor. On s’y croirait !

Mais plus qu’une gigantesque blague à échelle cinématographique, Forgotten Silver est un documenteur (ou faux-cumentaire) particulièrement soigné, tant dans son écriture que dans sa mise en scène. Malgré les faits improbables qu’il présente (assez crédibles néanmoins pour embobiner une partie de la profession), le film possède un véritable fil conducteur qui retrace l’histoire du cinéma de manière décalée et amusante. En plus des intervenants que l’on apprécie voir faire leur numéro devant la caméra, on croise dans le film des dizaines d’idées visuelles très joliment intégrées dans la trame principale. Par exemple, la petite ferme dans laquelle sont supposés avoir grandi McKenzie et son frère n’est autre qu’une maquette réalisée par les petits gars de chez Weta Workshop. Personne ne semble l’avoir remarqué au premier abord, ce qui en dit beaucoup sur la différence entre un spectateur averti ou non. Autre exemple : le film présente une machine datée de 1901 clairement impossible à fabriquer à l’époque, au vu des très lourds appareils cinématographiques. Cette machine, c’est un vélo caméra présenté comme le premier instrument de travelling de l’histoire du cinéma ! Le documentaire plonge donc dans le grotesque mais reste néanmoins sérieux, tirant la corde au maximum pour tester la connaissance de ses spectateurs.

L'improbable vélo-travelling

L’improbable vélo-travelling

Le premier vol de l'homme, revu et corrigé par Peter Jackson

Le premier vol de l’homme, revu et corrigé par Peter Jackson

Ce zoom est théoriquement impossible sur les images de l'époque...

Ce zoom est théoriquement impossible sur les images de l’époque…

...mais la vraisemblance n'arrête pas le canular !

…mais la vraisemblance n’arrête pas le canular !

Un mawashi geri dans le premier film parlant de l'Humanité. Des gens y ont cru.

Un mawashi geri dans le premier film parlant de l’Humanité. Des gens y ont cru.

Au fur et à mesure de l’avancée du film, les anecdotes se font de plus en plus improbables, suggérant par exemple que Colin McKenzie utilisait des œufs pour fabriquer ses pellicules d’albumine, des images présentant des centaines d’œufs dans des seaux, le réalisateur fictif utilisant de plus en plus de pellicule donc d’œufs ! Autre exemple : McKenzie aurait prétendument enregistré le premier vol d’avion au monde, exécuté par Richard Pearse et donc pas par les frères Wright. La pellicule présentée en est soi-disant la preuve, le film se permet donc de transformer, en plus de l’histoire du cinéma, celle de l’aviation. Pour appuyer ses dires, le documentaire va jusqu’à zoomer sur un journal fourré dans la poche d’un ouvrier sur place et présentant la date du 31 mars 1903, ce qui voudrait dire que Richard Pearse a volé neuf mois avant les frères Wright. Ce zoom est bien évidemment impossible à faire sur les pellicules de l’époque, la qualité de l’image étant très peu élevée. D’autres invraisemblances se glissent ainsi tout au long du documentaire, où l’on apprend que McKenzie est également l’inventeur du long-métrage, du film sonore et du film parlant par la même occasion. Il inventa le gros plan alors qu’il tentait d’approcher la caméra d’une actrice dont il était amoureux. Il construisit aussi une immense cité dans la forêt pour servir de décor à un film biblique aux ambitions démesurées, cité que Peter Jackson et son équipe partent chercher dans la jungle de Nouvelle-Zélande. Ce péplum impressionnant, sponsorisé à tour de rôle par un grand studio américain, une bande de gangsters et les russes, rendit son réalisateur à moitié fou au milieu de la jungle (on pense assez simplement à Coppola pour Apocalypse Now), et le décida à enterrer son film, dont les bobines sont bien entendues retrouvées par l’équipe de Jackson près d’un siècle plus tard. Des dizaines de petites trouvailles réjouissantes à la limite du crédible peuplent ainsi le film.

Le premier film en couleur aurait valu à son réalisateur une sentence pour "obscénité"

Le premier film en couleur aurait valu à son réalisateur une sentence pour « obscénité »

Forgotten Silver est une suite de petits gags subtils qui jouent avec la réalité et retracent les principales avancées technologiques du cinéma, tout en brodant un historique imaginaire à son réalisateur fictif. Ce film a fait croire à certains que le cinéma avait été inventé en majeure partie par un fermier néo-zélandais. Peu de gens peuvent se vanter capable de monter un tel canular. Malgré les lettres d’insultes et de menaces qu’il a reçu suite à la diffusion du film, Peter Jackson réalisera bien son œuvre majeure lui aussi, six ans plus tard avec la trilogie du Seigneur des Anneaux. Mais avant cela, il est retourné furtivement à ses premiers amours, le film d’épouvante, avec un peu plus de sobriété qu’à ses débuts turbulents.

Michael J. Fox, Robert Zemeckis, mais ce n'est pourtant pas Retour vers le futur

Michael J. Fox, Robert Zemeckis, mais ce n’est pourtant pas Retour vers le futur

Désormais, c’est avec son passif de réalisateur miracle du genre gore et de bidouilleur de la culture cinématographique qu’il aborde son film suivant. Fantômes contre fantômes (The Frighteners, 1996) est une production Universal de Robert Zemeckis. A l’origine, Zemeckis avait engagé Peter Jackson et sa compagne Fran Walsh pour écrire le scénario de ce film de fantômes, censé faire figure de spin-off à la série qu’il produit, Les contes de la crypte. Finalement, la réalisation revient à Jackson qu’il considère plus à même de réaliser ce film-là. Le film comporte un très large éventail d’effets spéciaux numériques (c’est à l’époque le film qui en comprend le plus) qui va permettre à Weta Digital de se faire la main et de peaufiner le travail numérique sur l’image. Cela permettra plus tard à Weta Digital de récolter, quelques années plus tard une flopée d’Oscars techniques pour Le Seigneur des Anneaux ou encore Avatar. Universal sera tellement impressionné par le travail des équipes de Jackson qu’ils avanceront la date de sortie de The Frighteners de quatre mois, fait rarissime dans les délais de production des longs-métrages hollywoodien. Car c’est en effet un film à l’américain que réalise là Peter Jackson, même s’il a absolument insisté pour tourner le film en Nouvelle-Zélande, comme il l’a toujours fait (il a même réussi à prouver que les coûts de productions se révéleraient moindres que s’il tournait en Amérique). Hollywoodien, le film l’est aussi par son casting, comprenant Michael J. Fox en tête d’affiche, dont c’est d’ailleurs le dernier rôle en tête d’affiche (il est déjà affaibli par la maladie de Parkinson sur le tournage), ainsi qu’un compositeur habitué des grosses productions, Danny Elfman (le copain de Tim Burton et compositeur du générique des Simpson, entre autres).

Avant Le Seigneur des anneaux, Avatar, Avengers, Prometheus, ou encore Iron Man 3, Weta s'est fait la main sur ce film d'épouvante produit par Zemeckis, qui rappellera le studio pour son film Contact

Avant Le Seigneur des anneaux, Avatar, Avengers, Prometheus, ou encore Iron Man 3, Weta s’est fait la main sur ce film d’épouvante produit par Zemeckis, qui rappellera le studio pour son film Contact

Les références à Shining se multiplient

Les références à Shining se multiplient

"Heeeere's Marty !"

« Heeeere’s Marty ! »

Cette épave sur roues est omniprésente dans la filmo de Jackson

Cette épave sur roues est omniprésente dans la filmo de Jackson

L’histoire, assez classique, écrite par Jackson et Walsh, raconte les déboires d’un homme qui, depuis le meurtre de sa femme, est capable de voir les esprits et même de travailler avec eux pour arnaquer les crédules qui pensent leur maison hantée. Le réalisateur s’amuse à revisiter le genre en multipliant les références. La touche résolument gore a néanmoins disparue et malgré quelques clins d’œil du réalisateur à son époque faste (la fameuse Morris Minor et sa carlingue bringuebalante fait encore des siennes), on sent un Peter Jackson assagit qui pense déjà beaucoup à son prochain projet. Un projet d’une ambition folle, un véritable pari fou qui causera sa perte ou l’élèvera au rang de cinéaste inoubliable. Une adaptation des roman de J. R. R. Tolkien sur laquelle de nombreux cinéastes se sont cassés les dents ou ont préféré tirer un trait.

A suivre...

A suivre…

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Une réponse à “Peter Jackson : part. I

  1. Article très intéressant sur les origines d’un réalisateur atypique dont je ne connaissais pas les péripéties pré-« Fantômes contre Fantômes » hormis qu’il avait débuté par révolutionner le « gore ». En tout cas, belle synthèse!

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